Succès du vol inaugural du Falcon Heavy de SpaceX : un changement de paradigme ?

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UN VOL INAUGURAL A HAUTE VALEUR SYMBOLIQUE

Un lancement historique depuis le mythique pas de tir 39A

Le 6 février, avec un retard de deux heures de retard dû à des vents puissants en haute atmosphère, SpaceX a effectué le vol inaugural de son lanceur lourd Falcon Heavy, depuis le pas de tir historique 39A de Cap Canaveral, précédemment utilisé pour les missions Apollo vers la lune et les tirs de navette spatiale.

Le plus puissant lanceur jamais développé par une société privée

Le lanceur lourd de 70 m de haut et 12 m de large, est doté de 27 moteurs (9 moteurs pour chacun des trois Falcon 9 composant l’étage inférieur) lui fournissant une poussée au décollage de 2 500 t, « soit l’équivalent de 18 Boeing 747 ». Il est conçu, dans une configuration utilisant pour le propulseur central de l’étage inférieur, un premier étage de Falcon 9 version Block 5 (une version augmentée de celle utilisée le 6 février, réutilisable au moins dix fois, dont le premier vol est prévu cette année), pour être en mesure de placer jusqu’à 63,8 t de charge utile en orbite terrestre basse (LEO) et 26,7 t en orbite de transfert géosynchrone. Avec une capacité d’emport plus de deux fois supérieure à celle du Delta IV Heavy d’United Launch Alliance (28,4 t en LEO), le Falcon Heavy est aujourd’hui la fusée opérationnelle la plus puissante au monde, « capable d’envoyer des satellites vers Pluton et au-delà ». Seule la fusée Saturn V, dont le dernier vol remonte à 1973, possédait une capacité d’emport supérieure.

A l’issue du lancement, les deux étages latéraux (recyclés), sont venus se poser quasi-simultanément sur la base de l’Air Force à Cap Canaveral huit minutes après le décollage. L’étage central (non recyclé), programmé pour atterrir sur une barge au large de l’Atlantique, a en revanche manqué sa cible d’une centaine de mètres, endommageant deux des propulseurs de la barge en s’abîmant en mer, seul un moteur sur les trois nécessaires s’étant rallumé, en raison d’un manque de carburant.

Atterrissage des deux propulseurs d’appoints latéraux

Le vol inaugural du Falcon Heavy s’est déroulé sept ans après la première annonce de son développement, soit avec cinq ans de retard sur le calendrier initialement prévu, des retards essentiellement dus aux impératifs de développement du Falcon 9 et de la capsule Dragon. Le programme aurait failli être annulé à trois reprises en raison de difficultés de développement sous-estimées, en particulier pour ce qui concerne l’étage central. SpaceX aurait investi plus de 500 M$ en fonds propres pour le développement de son lanceur lourd - une somme bien supérieure aux estimations initiales.

Félicitations unanimes de la communauté spatiale

La communauté spatiale américaine a salué unanimement la performance de SpaceX. Peu après le vice-président Mike Pence - également président du National Space Council, le président Trump a salué ce succès sur Twitter (« Congratulations @ElonMusk and @SpaceX on the successful #FalconHeavy launch. This achievement, along with @NASA’s commercial and international partners, continues to show American ingenuity at its best ». Le secrétaire au Commerce Wilbur Ross, également membre du National Space Council, a félicité SpaceX pour avoir rapporté aux Etats-Unis une portion importante des parts du marché mondial des lancements, rappelant qu’une des priorités du conseil consistait à accélérer la commercialisation de l’espace. Les sénateurs Bill Nelson (démocrate, Floride) et Marco Rubio (républicain, Floride) ont également applaudi les performances de SpaceX, tout comme l’administrateur de la NASA par intérim, Robert Lightfoot, le fondateur de Blue Origin (Jeff Bezos) ou les PDG d’ULA et de Boeing.

Une mise en scène soignée

Elon Musk avait choisi comme ballast de ce premier vol une Roadster « rouge pour la Planète rouge » de sa société Tesla, envoyée sur une orbite terrestre elliptique temporaire après deux allumages de l’étage supérieur. Un troisième allumage six heures plus tard aurait permis d’envoyer la Tesla en orbite héliocentrique entre la Terre et Mars pour une centaine de millions d’années. A bord de la Tesla se trouvait un mannequin, surnommé Starman en référence à la chanson de David Bowie et équipé d’un modèle de qualification de la combinaison spatiale mise au point par SpaceX dans le cadre du programme Commercial Crew de vol habité vers l’ISS passé avec la NASA. Après largage de la coiffe, le tableau de bord de la Tesla a indiqué le message « don’t panic » en hommage à l’ouvrage « The Hitchiker’s guide to the Galaxy » de Douglas Adams, le tout sur la musique Space Oddity de David Bowie. La Tesla emportait également une unité de stockage comportant l’œuvre de science-fiction d’Isaac Asimov « Le Cycle de Fondation », ainsi qu’une plaque portant le nom des 6000 employés de SpaceX.

Le mannequin Starman filmé par une des trois caméras équipant la Tesla Roadster embarquée sur le vol inaugural du Falcon Heavy

QUELLES PERSPECTIVES POUR LE FALCON HEAVY ?

Déjà plusieurs intentions de lancement

Plusieurs sociétés commerciales ont d’ores et déjà manifesté leur intérêt pour le Falcon Heavy, à l’instar d’Arabsat, Inmarsat, et Viasat, lesquelles figureraient déjà sur le manifeste du nouveau lanceur, dont le prix, à hauteur de 90 M$, excède de seulement 30 M$ celui du Falcon 9.

La Défense américaine a également réservé un vol pour sa charge utile STP-2 programmé pour le premier semestre 2018, avec comme charges utiles axillaires : LightSail, le nano-satellite Prox-1 GPIM, la Deep Space Atomic Clock, six satellites COSMIC-2 et le satellite ISAT.

La Défense, une cible privilégiée du Falcon Heavy ?

Le Falcon Heavy pourrait particulièrement viser le marché des satellites géostationnaires de sécurité nationale, notamment de l’Air Force et du National Reconnaissance Office. Pour obtenir une certification de l’Air Force, SpaceX devra toutefois d’abord faire ses preuves en réussissant plusieurs tirs successifs, ce qu’Elon Musk compte effectuer avec ses clients commerciaux. La possibilité d’injection directe en orbite géostationnaire que le Falcon Heavy serait susceptible d’ouvrir, pourrait en outre constituer un atout de choix de la société pour des clients institutionnels relevant du secteur de la Défense.

Il est à noter que quelques jours avant le vol inaugural, la société a annoncé avoir renoncé à l’idée de qualifier le Falcon Heavy pour le transport de passagers, pourtant initialement conçu pour restaurer la capacité de missions habitées vers la lune et Mars.

APRES CE VOL INAUGURAL, ELON MUSK SE TOURNE DEJA VERS LE BFR

Fort de ce succès lui donnant un élan et un crédit renouvelé, SpaceX semble aujourd’hui vouloir focaliser son énergie sur le développement d’une nouvelle fusée encore plus puissante, la Big Falcon Rocket (BFR), destinée à remplir son objectif ultime de colonisation de la Planète rouge. Cette fusée polyvalente permettrait le transport d’équipements et d’équipages vers la lune et Mars, mais aussi l’envoi d’équipages ou de jusqu’à 150 t de matériel en orbite basse, la mise en orbite d’engins spatiaux en orbite géostationnaire et même des liaisons ultra-rapides entre deux points de la Terre (l’objectif serait de pouvoir relier n’importe quels points de la planète en 30 minutes en moyenne et au maximum une heure). Les premiers essais (hop tests) sont prévus pour l’année prochaine depuis le spatioport de la société actuellement en construction à Chica Boca, au Texas, et les vols suborbitaux d’ici trois à quatre ans.

LE FALCON HEAVY OUVRE-T-IL UNE NOUVELLE ERE DANS L’EXPLORATION HABITEE ?

L’événement a été largement couvert par la presse américaine non spécialisée (New-York Times, Washington Post, The Hill, CNN), qui, en dépit de l’échec de récupération de l’étage central, s’accorde sur le succès de ce premier vol, et y voit un changement de paradigme, « une société privée (dont nombre d’activités sont certes largement soutenues financièrement par la NASA) étant désormais en mesure de lancer des missions d’exploration au-delà de l’orbite terrestre ». Le Falcon Heavy ouvre l’opportunité d’une « renaissance de l’esprit d’exploration » (John Logsdon) donnant à nouveau aux Etats-Unis une capacité d’exploration lointaine perdue depuis la décennie 1970 et le dernier lancement lourd depuis Cap Canaveral en 2011. L’ancienne administratrice adjointe Lori Garver, y voit quant à elle jusqu’au « sauvetage de la NASA et de l’exploration lointaine ».

De fait, plusieurs commentateurs rapprochent le succès du vol inaugural du Falcon Heavy du développement du diptyque SLS/Orion (premier vol d’essai non-habité en 2020, premier vol circumlunaire habité en 2023, coût du lancement de l’ordre du milliard de dollars), appelant de leurs vœux une véritable refondation du programme d’exploration habitée lunaire et martienne de la NASA.

La requête budgétaire présidentielle pour l’année fiscale 2019, présentée par l’administrateur par intérim Robert Lightfoot le 12 février, a toutefois été l’occasion pour la NASA, tout en annonçant le financement en 2019 d’une mission « reposant sur les capacités commerciales émergentes du secteur privé pour placer des charges utiles sur la lune – Lunar Exploration Mission of Opportunity-1) », de réaffirmer le rôle pivot du lanceur lourd SLS dans ses projets d’exploration, une position aujourd’hui largement partagée par le Congrès.