Un nouveau pas dans la lutte contre le gaspillage alimentaire aux Etats-Unis

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Le gaspillage alimentaire est devenu en quelques années un important problème de société, ayant des incidences économiques, environnementales et sociales importantes. Les Etats-Unis s’investissent depuis plusieurs années sur cette question. Ces derniers mois ont néanmoins marqué un nouveau pas dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. Après la fixation d’un objectif de réduction ambitieux l’automne dernier par le gouvernement Obama, une coalition d’experts, nommée ReFED, vient de publier une feuille de route visant à atteindre cet objectif. De nombreuses startups s’intéressant à cette question voient également le jour.

Le gaspillage alimentaire représente plus du tiers des aliments produits aux Etats-Unis

Le gaspillage alimentaire correspond au fait de ne pas consommer, laisser perdre et finalement jeter des produits alimentaires. Il concerne tous les produits alimentaires, mais dans des proportions différentes, et se produit tout au long de la chaîne alimentaire, de la production à la consommation par les ménages, en passant par la transformation, le stockage et la distribution. L’organisation des Nations unies pour l’Agriculture et l’Alimentation (FAO) estimait dans un rapport de 2011, qu’un tiers des aliments produits était perdu ou gaspillé chaque année dans le monde, ce qui représente une perte de 1,3 milliards de tonnes d’aliments [1].

Face à ce phénomène, les Etats-Unis ne sont pas en reste. En effet, selon les estimations entre 30 et 40% des aliments produits aux Etats-Unis ne seraient pas consommés, soit aux alentours de 60 millions de tonnes par an [2] [3]. C’est au stade de la consommation que les pertes sont les plus importantes.

Le gaspillage alimentaire, des enjeux à la fois économiques, environnementaux et sociaux

Les enjeux liés au gaspillage alimentaire sont triples. D’une part, le gaspillage alimentaire représente un coût économique considérable. Entre 161 milliards (Département américain de l’Agriculture, USDA) et 218 milliards de dollars (ReFED), sont dépensés chaque année pour produire ces aliments qui ne seront, in fine, pas consommés. Le gaspillage alimentaire pèse ainsi lourdement sur la trésorerie des ménages américains.

Outre ces conséquences économiques, le gaspillage alimentaire a un lourd impact environnemental. Il contribue, tout d’abord, à une consommation excessive des ressources, qu’il s’agisse de l’eau, des terres arables ou encore de l’énergie : 21% de l’eau douce et 18% des terres arables sont, par exemple, utilisés aux Etats-Unis pour produire des aliments qui ne seront pas consommés [4]. Mais le gaspillage alimentaire entraîne également un accroissement des émissions de gaz à effet de serre (GES). Outre les GES émis tout au long de la chaîne alimentaire, selon l’Agence de Protection de l’environnement (EPA), 97% de ces aliments non-consommés finissent, aux Etats-Unis, dans des décharges, où leur décomposition entraîne d’importantes émissions de méthane.

Enfin, la question du gaspillage alimentaire se pose également en termes sociaux. En effet, une partie non négligeable de la population américaine se trouve en situation d’insécurité alimentaire [5]. Le gaspillage alimentaire apparaît d’autant moins justifiable dans ce contexte.

De nombreux programmes coordonnés par l’USDA et l’EPA pour lutter contre le gaspillage alimentaire

Cela fait plusieurs années que les Etats-Unis se sont engagés dans la lutte contre le gaspillage alimentaire, notamment à travers la mise en place du Food Waste Challenge en 2013 par l’USDA et l’EPA [6]. Cette initiative a pour but de propager les bonnes pratiques. Toute organisation, institution et entreprise qui crée ou traite du gaspillage alimentaire est invitée à participer à cette initiative, démontrant ainsi son engagement en faveur de la réduction du gaspillage alimentaire. Cette plateforme permet de cette façon de recenser l’ensemble des initiatives privées en cours. A la fin de 2014, 4.000 organisations y participaient, surpassant l’objectif de 1.000 participants en 2020.

En septembre 2015, le gouvernement américain a franchi une étape supplémentaire en se fixant un objectif chiffré : le gaspillage alimentaire devra être réduit de 50% d’ici 2030 [7]. Pour ce faire, outre la poursuite du Food Waste Challenge, de nombreux programmes mis en place par l’USDA contribuent à cet objectif. Plusieurs actions de sensibilisation focalisées tant sur le gaspillage alimentaire de manière globale (Let’s talk trash) que sur la conservation des aliments (développement d’une application FoodKeeper) ont été initiée. Des subventions sont accordées à des initiatives locales comme le Rural Iowa food waste reduction project. Des prêts à taux réduits sont proposés depuis 2000 aux agriculteurs pour améliorer leurs infrastructures de stockage ; les procédures de dons ont été simplifiées et rationalisées. Enfin, à travers l’Agricultural research service (ARS), l’effort de recherche et d’innovation a été accru [8] ; l’ARS travaille, en effet, depuis plusieurs années sur cette problématique, s’intéressant particulièrement aux techniques pour réduire les pertes tout au long de la chaîne d’approvisionnement (inhibition de certaines bactéries, étude de conditions de stockage optimales, développement de nouveaux moyens de conditionnement, etc.) et aux procédés pour recycler ces aliments non consommés [9].

Un collectif d’experts, le ReFED, s’engage pour atteindre cet objectif

Pour accompagner cette transition, une coalition d’experts, nommée ReFED (pour Rethink Food Waste Through Economics and Data) issus aussi bien du milieu institutionnel que du secteur industriel ou de monde associatif, et soutenue par plusieurs fondations, telles que la Fondation Wallmart ou la Fondation David and Lucile Packard, s’est formée à l’automne dernier. Après avoir fait un état des lieux quantitatif du gaspillage alimentaire aux Etats-Unis, cette coalition a défini une feuille de route, publiée en mars 2016 [10]. Celle-ci propose la mise en place de 27 actions, dont l’impact tant en termes économique qu’en terme de réduction des émissions de GES a été évalué. Cette feuille de route présente à la fois des actions de prévention du gaspillage et de récupération et de recyclage des aliments. Le ReFED propose, par exemple, d’uniformiser les informations relatives aux dates limites de consommation ou d’utilisation, de développer des logiciels permettant la mise en relation de donneurs individuels avec des associations (ex. les banques alimentaires) ou encore de rationaliser la filière du compostage.

Ces solutions permettraient de réduire le gaspillage alimentaire de 20% aux Etats-Unis, équivalant à une réduction de 13 millions de tonnes annuelle. Selon le collectif, cela aurait également pour conséquences de réduire de 18 millions de tonnes les émissions de GES et de 1,5% l’utilisation de l’eau douce et de doubler le nombre de repas offerts pour endiguer les problèmes d’insécurité alimentaire. Elles nécessiteraient néanmoins un investissement de 18 milliards sur les dix prochaines années. Outre les retombées environnementales et sociales que ce plan d’action pourrait avoir, la coalition met en avant son impact économique, en termes de création de valeur et d’emplois, comme argument pour le déploiement rapide de ces actions par les différents acteurs. En effet, par la création de nouvelles entreprises, notamment dans le secteur du recyclage, par la diminution de la facture alimentaire des ménages, par le déploiement de repas supplémentaires vers les personnes en situation d’insécurité alimentaire et par une réduction de la charge administrative, ce plan d’action permettrait de créer 15.000 nouveaux emplois et d’économiser 100 milliards de dollars en 10 ans .

Les startups et associations américaines se mobilisent également

Outre les actions proposées par le collectif ReFED, de nombreuses initiatives, lancées aussi bien par des associations, des entreprises de l’agroalimentaire ou des start-ups commencent à voir le jour. En effet, de nombreuses associations et alliances industrielles ont lancé des programmes de sensibilisation et proposent des solutions simples pour les consommateurs. On citera, par exemple, Sustainable America qui a lancé le programme « We value food » [11] ou encore la Food waste reduction Alliance, coalition de plusieurs entreprises du secteur agroalimentaire, comme Campbell’s, General Mills ou Kellogg’s, qui s’implique à différents niveaux sur ce sujet [12].

Le monde de l’innovation n’est pas en reste. De plus en plus de start-ups se concentrent sur cette problématique. Qu’elles se consacrent au développement de logiciels ou d’applications pour mettre en relations les donneurs et les banques alimentaires ou associations de recyclage, comme Food Cowboy ou CropMobster [13], ou à la création de nouveaux procédés pour recycler les aliments non consommés, comme WISErg, une entreprise qui collecte et transforme les aliments non consommés en engrais [14], toutes travaillent à l’atteinte de l’objectif fixé par le gouvernement Obama : la réduction de 50% du gaspillage alimentaire à l’horizon 2030.


Rédacteur :
- Chloé Bordet, attachée adjointe pour la science et la technologie, Chicago : deputy-agro@ambascience-usa.org