Un retour sur investissement record suite à la vente de la société Padlock : une exception ?

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Un retour sur investissement record suite à la vente de la société pour les investisseurs de Padlock Therapeutics : une exception ?

Les financiers qui investissent dans des sociétés technologiques, qu’ils soient anges ou capitaux risqueurs, le font dans l’espoir de retours financiers commensurables aux risques pris. L’observation des sorties de ces investissements témoigne de la santé générale de cette mécanique. Si, dans l’ensemble, l’année 2015 montre des résultats encourageants, on observe à la fin de l’année et au début 2016, à un passage à vide, comme sur l’ensemble des marchés financiers en général. La vente récente pour un montant record de la société Padlock Therapeutics marque-t-elle le retournement de cette tendance ?

Dans son rapport annuel 2016 [1], réalisé avec Thomson Reuter, la NVCA (National Venture Capital Association) dresse le bilan des performances de sorties des investisseurs américains, de type fonds d’investissement en capital risque, sur 2015, suite aux introductions en bourse (nous utiliserons fréquemment l’abréviation américaine IPO, Initial Public Offering, dans la suite du texte), cessions, fusions ou acquisitions.

Les introductions en bourse : un passage à vide à la fin de 2015

En termes d’introductions en bourse, non seulement le nombre mais également les montants des IPO réalisées en 2015 sont considérablement inférieurs aux chiffres de l’année 2014. Ainsi, les 77 opérations recensées, contenant au moins un investisseur américain en capital risque, ne représentent en valeur que 42% des montants réalisés en 2014. Une diminution à relativiser, l’année 2014 ayant été sur ce point une année particulièrement prospère, marquant un record depuis le boom de l’année 2000 selon Renaissance Capital. Si on prend comme référence une série temporelle plus longue, les chiffres de 2015 témoignent d’une bonne santé financière du secteur. Sous cet éclairage, 2015 est comparable aux très bons crus de 2004, 2007 et 2013. Avec une analyse plus fine, certains paramètres restent stables ou vont dans le sens d’une amélioration des retours financiers :

  • D’un point de vue sectoriel : les entreprises des biotechnologies représentent aussi bien en valeur (avec 4000 millions de dollars) qu’en volume (41 entreprises) près de la moitié des opérations de l’année, suivant les tendances constatées sur 2014 et 2013. Sur cette année, un exemple de très belle réussite : la société NantKwest, développant des produits pharmaceutiques en immuno-oncologie, qui a réalisé en juillet 2015 la plus importante IPO de l’histoire du secteur des biotechnologies avec une capitalisation boursière estimée à plus de 2,6 milliards de dollars sur le Nasdaq [2] , toutefois l’entreprise n’a cédé qu’environ 10% de son capital, soit 8,3 millions d’actions pour un montant total de 207 millions de dollars [3]. Le secteur des logiciels se fait également remarquer sur 2015, avec 13 opérations, et est ainsi en hausse par rapport aux années précédentes. Il en est de même des entreprises d’équipement médicaux, avec 4 introductions en bourse contre seulement une en 2014 et deux en 2013.
  • En termes de nombre d’années avant la sortie : la durée moyenne de l’investissement avant la sortie tend à diminuer d’une année sur l’autre. Les investisseurs pouvant espérer sortir leur fonds après un peu moins de 6 ans et demi. À comparer aux 7,5 années pour les sorties réalisées en 2014.

Certaines introductions sur les marchés publics ont été très anticipées et finalement quelque peu décevantes, en particulier dans la Fintech, avec un retournement marqué des marchés à la fin de l’année. Ainsi, si la vente des actions de la société Square a permis de lever 279 millions de dollars [4] dans une introduction sur le marché de New York le 18 novembre, elle a été réalisée avec un prix de l’action en bas de la fourchette attendue, et la société a depuis perdu près de 27% de sa valeur. Cette société de paiements dirigée par Jack Dorsey (qui est également le CEO de Twitter Inc.) fait pourtant partie de ce groupe d’élite des sociétés technologiques de 120 entreprises licornes, ces rares sociétés technologiques privées dont la valeur est estimée à plus d’un milliard de dollars.

Les sorties par vente de la société

En se focalisant sur le second processus de sortie pour les investisseurs financiers qu’est la cession de l’entreprise, le constat reste mitigé. Seulement 360 opérations, contenant au moins un investisseur américain, réalisées en 2015 contre 472 en 2014, en faisant l’année la moins dynamique depuis 2009 ! Toutefois, certaines opérations sont à noter, notamment l’acquisition de Ticketfly, société de San Francisco fondée en 2008 offrant un service billetterie, par Pandora [5] pour plus de 450 millions de dollars. Cette société de software peut être prise comme témoin de la traction du secteur IT, qui pèse pour près de 50% des opérations de fusion et acquisition.

Les sociétés en capital investissement doivent-elles pour autant s’inquiéter de la rentabilité de leur portefeuille ?

Bobby Franklin, président directeur de la NVCA, invite à relativiser cette année 2015, l’année 2014 ayant été sur ce point également une année exceptionnelle. De plus il semble pertinent d’analyser plus en profondeur le marché des levées de fonds et l’attitude des fondateurs et entrepreneurs, avec de nouvelles tendances à souligner. De plus en plus de fondateurs décident d’attendre et maximiser la valeur de leur entreprise. Ainsi, les fonds d’investissements ayant réalisé des participations dans la société Space Exploration Technologies attendent un retour d’un facteur 16, tandis que les détenteurs de capital de la société Palantir Technologies pourraient percevoir 9 fois les montants investis. Toutefois, ces évaluations restent pour le moment hypothétiques, ces entreprises, ainsi que d’autres grands noms comme Airbnb, choisissant de faire patienter leurs investisseurs [6].

Une année 2016 avec quelques signaux très positifs

Le marché des ventes et acquisitions se réveille de façon spectaculaire en ce premier trimestre 2016. La société Padlock Therapeutics Inc., développant des traitements contre la polyarthrite rhumatoïde et d’autres maladies auto-immunes tels que le lupus ou la sclérose en plaques, vient de se vendre 600 millions de dollars [7] à Bristol-Meyers Squibb Co. Le paiement sera réalisé en deux fois, un premier versement de 225 millions de dollars et une seconde tranche de 375 millions de dollars conditionnée à l’atteinte d’objectifs, notamment la réussite des tests réglementaires de mise sur le marché. Si les termes financiers ne sont pas uniques dans le monde de la biotechnologie, cette vente n’en est pas moins très remarquable : la société fondée à Cambridge par l’entrepreneur à succès Michael Gilman, a tout juste deux ans.

On retrouve là l’illustration d’un des principes fondamentaux à la source des succès financiers de 2014 et 2015 : les révolutions scientifiques permettent à de jeunes entreprises de créer et tester de nouveaux produits pharmaceutiques améliorant ou sauvant la vie de milliers de patients. L’industrie pharmaceutique « traditionnelle » a besoin de ces nouveaux produits. Quand on allie potentiel clinique et commercial à rigueur scientifique et qualité de la recherche, la valeur de ces produits s’envole. Rien ne signale la fin de cette dynamique.

La vente de la société Padlock Therapeutics a des effets collatéraux heureux pour l’ensemble du système, tous positifs à terme pour les entrepreneurs cherchant à lever des fonds. Elle a par exemple créé de nombreux nouveaux business angels potentiels, devenus millionnaires ou s’étant considérablement enrichis grâce à cette unique opération. Tel fut également le cas lors des IPO [8] des désormais célèbres Facebook (qui a créé quelques 1 000 millionnaires), Twitter (1 600 nouveaux millionnaires), ou GoPro (« seulement » quelques centaines).

Mais la vente de Padlock a d’autres effets : elle fait le bonheur des fonds d’investissements ayant participé à la première levée de fonds en série A en décembre 2014 pour 23 millions de dollars [9] . Atlas Venture, Johnson & Johnson Innovation, Ms Ventures et Index Venture [10] réalisent ainsi une sortie éclair avec un retour sur investissement pouvant atteindre un facteur 30. Si cette transaction vient conforter la stratégie des investisseurs soucieux de rentabiliser leurs investissements dans les 5 à 10 ans suivant leur prise de participation [11] elle est également importante en ce qu’elle renforce la confiance des fonds de fonds, ces limited partners qui investissent dans les capitaux risqueurs et qui sont la source ultime du financement des jeunes entreprises technologiques. Si bien des facteurs interviennent dans les choix d’investissement des fonds de fonds, force est de constater que sur le premier trimestre 2016, les fonds d’investissements ont été financés à hauteur de 13 milliards de dollars [12] , un record depuis les années 2000, selon les chiffres du Dow Jones VentureSource. Le retour sur investissement des fonds d’investissements sur dix ans étant supérieur de 4,1 points aux résultats d’un index de référence, le S&P 500.

Toutefois, on note une concentration des financements au profit de fonds prestigieux tels qu’Accel Partners ou Founders Fund, la moitié des fonds levés étant captée par seulement 6,6% des sociétés d’investissements. Les fonds de fonds investissant dans les noms de confiance, délaissant les cabinets plus récents et de taille intermédiaire ; le succès appelle le succès.

Alors confiance ou pas confiance ? La problématique de ce premier trimestre 2016 se résume à un nombre d’IPO en chute : les sociétés attendues sur le marché étant restées privées, on assiste à un blocage des capitaux.

Quels impacts pour les entrepreneurs [13] ? Si on peut penser que le financement en capital amorçage devrait rester dynamique, les sociétés plus avancées cherchant à lever des centaines de millions en capital développement devront, quant à elles, se montrer particulièrement convaincantes et conforter les investisseurs dans leur stratégie de sortie.

La clé de Padlock n’ouvre pas les portes du financement à tous les types de sociétés.


Rédacteur :
- Anne-Sophie MORONI - Attachée adjointe pour la Science et la Technologie, Consulat Général de France à Boston - deputy-inno@ambascience-usa.org
- Jean-Jacques YARMOFF - Attaché pour la Science et la Technologie, Consulat Général de France à Boston - attache-inno@ambascience-usa.org