Virus H5N1 : censure scientifique en vue ?

, Partager

Le Bureau national américain de la science pour la biosécurité (NSABB) a demandé aux revues scientifiques Science et Nature de ne pas publier l’intégralité d’articles traitant de travaux sur un virus mutant de la grippe aviaire (H5N1). Existe-t-il des arguments rationnels pour empêcher la publication d’une recherche scientifique ou doit-on crier à la censure ?

Une recommandation sans précédent

A l’automne 2001, quelques semaines après le traumatisme de l’attaque du 11 septembre, des lettres contaminées à l’anthrax provoquent un mouvement de panique aux Etats-Unis (cinq morts et une douzaine de blessés). Les biologistes s’interrogent alors pour savoir s’ils doivent se protéger d’éventuels bio terroristes et imposer de nouvelles limites quant à la diffusion de leurs travaux complètement transparente jusque là. C’est dans ce contexte qu’est né en 2004 le Bureau national américain de la science pour la biosécurité (NSABB). Ce comité consultatif est constitué d’experts indépendants chargés de s’interroger sur le contrôle des travaux scientifiques pouvant être utilisés de façon malveillante pour créer une menace biologique.

Dix ans plus tard, la question de la biosécurité revient sur le devant de la scène. En effet, peu avant Noël, le gouvernement américain a annoncé que le NSABB demandait aux magazines scientifiques Science et Nature de censurer, pour des raisons de sécurité, certains éléments clés de deux articles qui ont été soumis pour publication. "Je n’aime pas effrayer les gens" a déclaré Paul Keim directeur du NSABB, "mais le pire des scénarios serait vraiment terrible".

Un virus mortel et transmissible

Les études - dirigées par Ron Fouchier du centre médical Erasmus de Rotterdam (Pays-Bas) et Yoshihiro Kawaoka de l’Université du Wisconsin (Etats-Unis) et de l’Institut des sciences médicales de Tokyo (Japon) - tentent toutes les deux de répondre à la question suivante : le virus H5N1 peut-il devenir transmissible d’Homme à Homme ? En d’autres termes a-t-il le potentiel pour devenir pandémique ? Si oui, comment ?

On en sait peu à propos des travaux de Kawaoka, dont l’article est soumis pour publication dans le journal Nature. En revanche Fouchier a déjà présenté son travail, soumis à Science, lors d’une conférence à Malte en septembre dernier. Dans un premier temps son équipe a induit des mutations sur certains gènes clés afin de rendre le virus plus transmissible chez le furet - un modèle animal très utilisé par les virologistes et proche du modèle humain - mais sans succès. Dans un second temps, ils ont essayé une méthode plus ancienne dite de "transfert adoptif" qui consiste à transférer manuellement le virus d’un furet à l’autre. Après seulement dix transferts et cinq mutations, l’équipe du Dr. Fouchier a obtenu un virus adapté à ce modèle animal et capable de se transmettre.

Le chercheur n’a pas précisé la nature exacte des mutations mais a indiqué qu’elles étaient localisées dans les protéines HA et PB2 (Hemagglutinin et Polymerase basic protein 2). Toutes les mutations ponctuelles ont déjà été observées dans la nature mais jamais de façon combinée dans une même souche virale. De plus, ces résultats indiquent que le virus peut se transmettre par voie aérienne dans un modèle animal proche de l’Homme, sans avoir à recombiner avec d’autres virus [1].

Réelle menace ou meilleure connaissance du virus ?

D’après le Dr. Fouchier, la possibilité pour des bioterroristes de reproduire en laboratoire le virus tueur est très mince. "Recréer ce virus n’est vraiment pas facile, vous avez besoin de personnes hautement qualifiées, d’une grande équipe ainsi que d’installations adaptées" a déclaré le scientifique dans un communiqué de l’AFP. Il pense au contraire que ses recherches pourraient permettre de développer de nouveaux traitements afin de combattre cette forme mortelle de la grippe au cas ou les mutations surviendraient dans la nature.

Dans un communiqué officiel fin décembre, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) s’est dite "profondément inquiète". Cependant elle considère que "les études menées dans des conditions appropriées doivent continuer" afin d’accroître les connaissances "nécessaires pour réduire les risques posés par le virus H5N1". Cela n’empêche pas le NSABB d’insister "sur la nécessité d’empêcher des détails de cette recherche de tomber entre de mauvaises mains". Cependant, la décision revient aux journaux ; en effet, le NSABB qui est un organisme consultatif n’a pas le pouvoir d’empêcher la parution de l’information.

Science "évalue la meilleure façon de procéder" et rajoute que cela dépendra en grande partie des procédures qu’élaborent les autorités fédérales et qui permettront aux scientifiques intéressés d’accéder aux informations non publiées. Nature dans un article du 11 janvier interroge Amy Patterson, directrice du bureau des politiques scientifiques de l’Institut National de Santé américain (NIH), qui administre le NSABB, sur les raisons et les conséquences de cette décision [2]. Il pose notamment la question de savoir si la réflexion se fera au niveau international : "Actuellement, des efforts sont faits pour travailler avec différentes organisations internationales" répond Mme Patterson.

Conclusion

Pour l’instant aucune décision claire n’a encore été communiquée sur la façon dont les articles seront publiés. Les avis des principaux acteurs impliqués divergent et le pour et le contre est difficile à peser. "Au regard de l’histoire, la censure n’est jamais allée dans le bon sens. La connaissance doit être diffusée pour être mieux contrôlée" conclut Yves Thomas en charge du Centre national suisse de la grippe et responsable de la surveillance du virus [3]. Aux autorités sanitaires de trancher.

Code ADIT : 68790


Sources :


- Martin Enserink and David Malakoff. Will flu papers lead to new research oversight ? Science. Vol 335. 6 janvier 2012. P20-22 - http://www.sciencemag.org/content/335/6064/20.full
- Heidi Ledford. Call to censor flu studies draws fire. Nature. Vol 481. 5 janvier 2012. P 9-10 - http://www.nature.com/news/call-to-censor-flu-studies-draws-fire-1.9729
- Declan Butler. Fears grow over lab-bred flu. Nature. Vol 480. 22-29 décembre 2011. P421-422 -http://www.nature.com/news/fears-grow-over-lab-bred-flu-1.9692
- L’express.fr. Le virus H5N1 mutant ne doit pas "tomber entre de mauvaises mains"[En ligne]. Disponible sur : http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/sante/le-virus-h5n1-mutant-ne-doit-pas-tomber-entre-de-mauvaises-mains_1064195.html (accès le 09/01/2012)

Pour en savoir plus, contacts :


- BE Pays Bas 38 (9/01/2012). Thomas Beaufils et Vincent Jouanolou. Faut-il publier dans Nature des recherches néerlandaises sur un virus mortel ? [En ligne] Disponible sur : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/68734.htm
- Le site officiel du NSABB (en anglais) : http://oba.od.nih.gov/biosecurity/about_nsabb.html

Rédactrice :


- Manon Lecomte, deputy-sdv.la@ambascience-usa.org
Retrouvez toutes les activités du Service Science et Technologie / Los Angeles sur le site du Consulat général de France à Los Angeles : http://www.consulfrance-losangeles.org/spip.php?rubrique241.