Visa startup, innovation et entreprenariat issus de l’immigration aux Etats-Unis

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Si l’importance des immigrants pour le développement des sciences et de l’innovation aux Etats-Unis parait évidente, le système d’accueil des talents étrangers est politiquement bloqué depuis des années. Côté entreprenariat, des initiatives locales telles que le Global Entrepreneur-in-Residence Program tentent d’y remédier en partie, en attendant le startup visa de l’administration Obama. Mais l’élection du nouveau président Donald Trump laisse plâner l’incertitude en la matière.

L’importance des étrangers pour le développement des sciences et de l’innovation aux Etats-Unis

La nouvelle était tombée début octobre comme un symbole : hormis Bob Dylan (littérature), les six autres prix Nobel 2016 (économie, sciences) basés aux Etats-Unis sont des immigrés ! Mais ce n’est en réalité pas inhabituel puisque depuis l’année 2000, 40% des prix Nobel "américains" en chimie, médecine et physique, sont des immigrés (31 sur 78). [1] Parfois naturalisés, travaillant depuis de nombreuses années aux Etats-Unis mais nés au Japon, Canada, Turquie, Chine, Israël, Afrique du Sud, Allemagne, Palestine, Russie… ces chercheurs font rayonner leur université d’affiliation et le pays tout entier. Les prix Nobel, décernés chaque année aux personnes « ayant apporté le plus grand bénéfice à l’humanité », sont certes les récompenses de grandes réussites individuelles, mais reflètent également l’état collectif de la recherche, de l’ouverture et des avancées au sein d’une société. Les autres chercheurs, les étudiants, et l’économie américaine toute entière bénéficient des travaux réalisés par ces scientifiques et chercheurs extraordinaires.

Côté entreprenariat, les immigrants entrepreneurs ont toujours eu un impact remarquable sur l’économie du pays. Quel est le point commun entre Google, AT&T, Goldman Sachs, eBay, RadioShack, Comcast, Yahoo, Colgate, Kraft Foods, Pfizer, Procter & Gamble, Tesla Motors… ? Ces entreprises ont toutes été fondées par des immigrés. Une étude de Partnership for a New American Economy avait conclu qu’en 2010 plus de 40% des entreprises apparaissant au classement Fortune 500 (les 500 premières entreprises américaines, classées selon l’importance de leur chiffre d’affaires, publié chaque année par le magazine Fortune) avaient été fondées par des immigrés ou enfants d’immigrés, que celles-ci employaient plus de 10 millions de personnes dans le monde, générant un revenu annuel de 4200 milliards de dollars (ce qui représente un montant supérieur au PIB de tous les pays exceptés ceux des Etats-Unis, de la Chine et du Japon). [2]
Cette tendance semble s’accélérer depuis la dernière décennie, accrue par le phénomène des startups. Dans le monde des licornes [3], ces startups entreprises privées dont la valeur est évaluée à plus d‘un milliard de dollars, le constat est flagrant : les licornes américaines ont été créées pour plus de la moitié (44 sur 87) par des immigrés. [4] Parmi celles-ci, les fondateurs immigrés ont créé une moyenne d’environ 760 emplois par entreprise. La valeur totale de ces 44 startups est de 168 milliards de dollars. Et dans 70% (62 sur 87) de ces mêmes sociétés, les immigrés sont présents à des postes clés (Chief technology officer, CEO, vice president of engineering…). Une bonne partie de ces immigrés viennent de l’Inde, avec 14 fondateurs indiens parmi les 44 licornes américaines.
Ces licornes issues de l’immigration façonnent l’avenir du pays. D’après CNBC (chaîne de télévision américaine diffusant des nouvelles financières), le prix de l’entreprise la plus innovatrice en 2016 est Uber [5], qui transforme le transport local dans les villes américaines, et qui a été co-fondée par le canadien Garrett Camp. En 2015, cette distinction allait à Moderna Therapeutics, co-fondée par le libanais Noubar Afeyan et dirigée par le français Stéphane Bancel, et en 2014 à SpaceX fondée par le sud-africain Elon Musk qui vise le voyage sur Mars (et le transport électrique avec Tesla, entre autres entreprises remarquables).

Le pourcentage d’immigrés (foreign-born, légaux et illégaux) dans la population américaine n’est pourtant que de 13% (environ 42 millions [6] sur 319 millions). Il s’avère qu’en conduisant une étude sur les nouveaux entrepreneurs, la Ewing Marion Kauffman Foundation a découvert que les entrepreneurs immigrants représentent maintenant 28.5 % de la totalité des nouveaux entrepreneurs aux Etats-Unis, et que le taux de nouveaux entrepreneurs est de 0.52 % pour les immigrants contre 0.27 % pour les natifs. [7] Les immigrants seraient donc deux fois plus entrepreneurs que les natifs.

L’Immigration and Nationality Act de 1965 [8], qui a effacé certains quotas discriminatoires envers les étrangers et ouvert la porte à de nombreux immigrants asiatiques, africains et sud-américains, et l’Immigration Act de 1990, qui a augmenté le nombre de cartes vertes, ont été des facteurs clés pour l’assimilation de nouveaux talents étrangers. Cette ouverture a contribué à faire des Etats-Unis la destination leader pour la recherche dans de nombreux domaines scientifiques et technologiques tels que l’informatique et la recherche médicale.

La science semble se nourrir de la perméabilité des idées et des personnes, et prospérer dans des environnements rassemblant intelligence, échanges et collaboration. Cependant, malgré l’importance évidente des immigrants dans l’innovation, l’entreprenariat et la création d’emplois, le système d’accueil des talents étrangers est politiquement bloqué depuis des années.

Le problème des visas

L’entrepreneur étranger, qui doit relever les nombreux défis de la levée de fonds, du développement, de la commercialisation de son idée… supporte le fardeau supplémentaire d’un système d’immigration qui complique le démarrage d’une activité.

En réalité, sans traiter le sujet de la loterie pour les cartes vertes, plusieurs options de visas existent pour les entrepreneurs. [9] Les visas non-immigrants peuvent permettre à des entrepreneurs étrangers d’explorer les pistes ou de créer un nouveau business aux Etats-Unis. Les visas immigrants peuvent permettre à des entrepreneurs étrangers qui ont déjà commencé ou sont sur le point de commencer leur business d’immigrer de façon permanente.
Parmi les visas “non-immigrants”, on peut distinguer notamment :
-  B-1 (Business Visitor) : permet de rester aux Etats-Unis jusqu’à 6 mois pour une visites d’affaires ;
-  E-2 (Treaty Investor) : vous investissez un certain montant dans une société américaine nouvelle ou existante ;
-  F-1 (Optional Practical Training) : vous étudiez aux Etats-Unis et vous souhaitez créer un nouveau business directement lié à votre domaine d’études ;
-  H-1B (Specialty Occupation) : vous souhaitez travailler pour le business que vous créez aux Etats-Unis, avec un diplôme de niveau bachelor a minima (ingénieurs, scientifiques, mathématiciens) ;
-  L-1 (Intracompany Transferee) : pour les transferts intra-entreprise, idéal si votre entreprise est dans votre pays d’origine et que vous souhaitez transférer une personne aux Etats-Unis pour ouvrir une filiale ;
-  O-1A (Extraordinary Ability and Achievement) : vous démontrez une capacité extraordinaire en sciences, arts, éducation, business ou sport.
Plus de précisions sur l’ensemble des visas pour entrepreneurs, non-immigrants et immigrants, sur la page officielle : https://www.uscis.gov/eir/visa-guide/entrepreneur-visa-guide. Seul le gouvernement américain, via l’agence USCIS, est habilité à délivrer les visas mentionnés ci-dessus, et que les informations données ici doivent être vérifiées par toute personne cherchant obtenir un visa auprès du gouvernement américain, les informations mentionnées pouvant changer à tout moment.

Le visa H-1B est le plus populaire pour les étrangers hautement qualifiés, car il est en pratique souvent le seul moyen pour embaucher un étranger qualifié sur le long terme.
Environ 26,000 employeurs américains y ont eu recours en 2015. Parmi eux, les plus grands embaucheurs de nouveaux H-1B étaient : TCS (4674), Cognizant (3812), Accenture (3385), Wipro (3079), Infosys (2830), IBM (1919), Tech Mahindra (1576), HCL America (1339), Deloitte (1203), Amazon (1058), Syntel (1050), Microsoft (961), Google (833), Ernst & Young (663), Larsen & Toubro (649), PricewaterhouseCoopers (647), Intel (628), CapGemini (548), Apple (532)… Cette liste reflète le fort besoin dans le secteur des technologies de l’information. Notons qu’environ 54% de ces nouveaux détenteurs de nouveaux visas H-1B ont a minima un diplôme de niveau Master, et que l’ensemble de ces nouveaux travailleurs ne représentent que 0.07 % de la population active du pays. [10]
La révolution technologique depuis 1990 a fortement augmenté le besoin en main d’oeuvre hautement qualifiée. Or lorsque le Congrès a défini les limites du nombre de H-1B délivrés (65 000) et de cartes vertes basées sur l’emploi (140 000) en 1990, ces transformations technologiques mondiales n’avaient pas été anticipées : à l’heure actuelle, ces plafonds sont inadéquats au vu des besoins. Le plafond annuel est actuellement de 85 000 (exception faite du système de parrainage détaillé dans la section suivante). Or début avril 2016, à l’ouverture des candidatures, le nombre de demandes a dépassé ce plafond en cinq jours seulement avec le recueil de 236 000 candidatures, battant le record de l’an dernier et déclenchant l’habituel processus de tirage au sort mis en place par le U.S. Citizenship and Immigration Services. [11]

De nombreux leaders de sociétés de technologie tels que Mark Zuckerberg (Facebook) et Bill Gates (ex-Microsoft) réclament l’élévation de ce plafond et une réforme du système pour satisfaire au besoin de la Silicon Valley en main d’oeuvre high-tech hautement qualifiée. [12] Dans le cadre actuel, les étrangers peuvent étudier avec un visa étudiant, mais une fois le diplôme en poche, doivent trouver un employeur prêt à les sponsoriser pour obtenir le via H-1B afin de rester dans le pays, que tous les demandeurs n’obtiendront pas. Les esprits les plus brillants sont formés dans les meilleures universités du pays, et on leur explique qu’il leur est compliqué, voire impossible de rester dans le pays. Le système joue par ailleurs en défaveur des jeunes entrepreneurs car contrairement aux grosses sociétés, les jeunes startups n’ont pas une armée d’avocats spécialisés en immigration. Le dossier de candidature à ce visa nécessite une distinction entre l’employeur et l’employé, or pour une startup, c’est souvent la même et unique personne. Il est de plus nécessaire de prouver que l’employé sponsorisé reçoit un salaire correspondant à ceux du marché, sauf que bien souvent le créateur de startup ne se paye pas à ses débuts, travaillant pour des revenus futurs espérés. De nombreux créateurs potentiels d’entreprises de la Silicon Valley décident de partir en emportant leurs idées ailleurs. Le scénario où le CEO ne peut pas rester avec son équipe américaine est la pire des situation pour la jeune entreprise, qui se produit régulièrement. Or, dans un contexte de compétition internationale, d’autres pays déroulent le tapis rouge pour attirer ces talents. Par exemple, le Canada raille son voisin en promouvant publiquement son nouveau startup visa sur les routes californiennes : "H-1B Problems ? Pivot to Canada." [13]

Côté recherche, le constat est le même. Selon le prix Nobel 2016 Duncan Haldane (né en Grande-Bretagne, enseignant à Princeton), « même si de nombreux scientifiques de haut niveau viennent aux Etats-Unis pour son système avantageux de financement de la recherche, les procédures d’immigration peuvent devenir un vrai cauchemar bureaucratique ». [14]

La demande croissante en visas H-1B est une des raisons qui ont poussé certaines régions à introduire des programmes locaux pour aider certains étrangers à contourner le plafond de H-1B.

Des initiatives locales telles que le Global Entrepreneur-in-Residence Program

En la matière, le Massachusetts a démontré qu’il est bien l’Etat le plus innovant. [15] 2014 a en effet vu la création d’un nouveau système appelé Global Entrepreneur-in-Residence Program, destiné à retenir les étrangers diplômés d’universités locales qui souhaitent créer leur entreprise.

Jeff Bussgang, un venture capitalist et professeur de la Harvard Business School avait déclaré avoir observé un besoin car de jeunes entrepreneurs étrangers de sa classe étaient contraints de quitter le pays après leur remise de diplôme pour créer leur entreprise. Chaque année, il est estimé que plus de 1000 immigrants, étudiants dans des universités du Massachusetts, souhaitent rester pour créer leur entreprise, mais que la plupart d’entre eux n’osent pas tenter ou ne gagnent pas la loterie H-1B et doivent quitter in fine le Commonwealth. [16]
Avec l’aide de Jeffrey Goldman, avocat en immigration, Jeff Bussgang a donc conçu ce programme qui a ensuite été lancé par l’ancien Gouverneur Deval Patrick, et depuis repris à son compte par son successeur, le Gouverneur Charlie Baker. Développé par l’agence soutenant l’innovation, le Massachusetts Technology Collaborative [17], avec des membres de la communauté de l’innovation tels que Flybridge Capital Partners, Silicon Valley Bank et Goodwin Procter, il permet aux entrepreneurs étrangers d’obtenir le visa H-1B grâce au sponsorship de l’Université du Massachusetts. Contrairement aux employeurs privés, une université est en effet exonérée du plafond annuel des visas H-1B. L’Université demande en contrepartie à l’entrepreneur de remplir un travail à temps partiel (par exemple une mission de mentorat pour des étudiants en entreprenariat), et l’entrepreneur étranger peut en parallèle continuer à travailler sur son projet de création.

L’Université du Massachusetts et son Venture Development Center (présenté par son fondateur William Brah aux entrepreneurs français lauréats 2016 du programme NETVA [18] et aux entrepreneurs accélérés par MassChallenge), ont annoncé le 28 octobre dernier les premiers résultats du programme pilote, preuve concrète des bénéfices dont le pays pourraient tirer d’un visa startup national. En quelques chiffres : 23 entrepreneurs de 16 pays différents ont été sélectionnés pour ce programme et ont pu ainsi bénéficier d’un visa. Les entreprises accompagnées (14 nouvellement créées et 6 qui étaient déjà en stade de développement) ont levé un total de 185 millions de dollars en investissements privés, et font à ce jour travailler 416 personnes, preuve s’il en était de l’impact des talents étrangers. [19]

Les partenaires académiques impliqués au Massachusetts à ce jour sont l’University of Massachusetts-Boston Venture Development Center, University of Massachusetts-Lowell New Ventures Initiative, et plus récemment depuis juin 2016 l’école de commerce réputée Babson College (première école privée à rejoindre cette initiative). [20]
Le Maire de Boston a déclaré pour l’occasion que “Babson’s Global Entrepreneur in Residence Program attirera des innovateurs internationaux talentueux au centre de l’écosystème de startups technologiques , et inspirera de brillants étudiants à créer leur propre entreprise dans notre ville […] La diversité et la motivation que les immigrants apportent à Boston sont ce qui rend la ville forte, et je remercie Babson pour son rôle dans la création d’un environnement accueillant pour nos étudiants qui renforceront notre économie pour les années à venir. »

Etant donné ses résultats, aussi bien en faits chiffrés qu’en charge émotionnelle (voir par exemple l’article expliquant comment deux jeunes entrepreneurs du MIT ont été sauvés de l’expulsion [21]), le programme sera reconduit dans le Massachusetts en 2017, et a d’ores et déjà essaimé dans d’autres Etats, sous la tutelle des universités du Colorado, Missouri, New York, Californie, de l’Alaska… [22]

Ces initiatives font tout de même face à un challenge d’échelle, puisqu’il est évidemment difficile d’accomplir avec ces petits programmes ce qui pourrait être accompli via une loi fédérale à l’échelle du pays entier. En attendant donc un visa startup national ?

Le « visa startup » d’Obama

Fin août 2016, l’administration Obama a justement proposé la création d’un visa entrepreneur pour attirer les entrepreneurs étrangers aux États-Unis. [23]
Le directeur des U.S. Citizenship and Immigration Services, León Rodríguez, a déclaré à cette occasion : "L’économie américaine a longtemps bénéficié de la contribution des immigrants entrepreneurs, de Main Street à la Silicon Valley. Cette règle, une fois finalisée, aidera notre économie à croître en élargissant les possibilités d’immigration pour les entrepreneurs étrangers qui répondent à certains critères en terme de création emplois, d’attraction d’investissements et de génération de revenus aux États-Unis ".
Le visa proposé pour les entrepreneurs étrangers serait accordé pour une durée initiale de deux ans, et pourrait être prolongé pour trois années additionnelles. Pour obtenir ce visa, les futurs candidats devront satisfaire plusieurs conditions : posséder au moins 15% du capital d’une société fondée aux USA au cours des trois dernières années, avoir levé au moins 345 000 dollars auprès d’investisseurs américains (ou bien au moins 100 000 dollars de prix ou subventions auprès d’une administration fédérale ou locale), et démontrer d’un potentiel de croissance rapide et de création d’emplois. Les dossiers seront étudiés « au cas par cas » par le département de la sécurité intérieure. Si aucun quota n’a été fixé, les autorités estiment que 3 000 personnes pourraient être éligibles chaque année.

La réglementation, baptisée International Entrepreneur Rule, s’inscrit dans le cadre des efforts menés par Barack Obama pour faciliter l’arrivée des talents étrangers aux Etats-Unis.
La position générale du président sortant sur l’immigration est claire : “Nous nous définissons comme une nation d’immigrants. C’est ce que nous sommes, c’est dans notre ADN. La promesse que nous voyons dans chacune des personnes venant des quatre coins du monde, a toujours été une de nos plus grandes forces. Cela garde notre main d’oeuvre jeune. Cela garde notre pays à la pointe. Et cela a contribué à bâtir la meilleure machine économique que le monde ait jamais connue.  » [24]

Quel avenir suite à l’élection de Trump ?

Cette proposition de visa startup, en phase de révision, ne serait probablement pas appliquée avant le premier semestre de 2017, ce qui la rend vulnérable aux politiques qui seront décidées par le nouveau président élu Donald Trump.

En effet, si ses défenseurs argumentent qu’il se concentre sur l’immigration illégale, Trump a largement basé sa campagne sur un sentiment plus général anti-immigration.

La présidence de Trump est "de mauvais augure pour les efforts déployés de longue date pour augmenter le nombre de professionnels étrangers travaillant aux États-Unis avec des visas pour les travailleurs très qualifiés, connus sous le nom de ’H-1B’", estimait le magazine Nature (quelques mois avant les élections). Candidat, il avait effectivement déclaré : “Ce sont des travailleurs temporaires, importés de l’étranger, avec pour but explicite de remplacer des travailleurs américains à des coûts inférieurs […]. J’en terminerai définitivement avec le H-1B comme moyen de travail à bas coût, et instituerai une obligation absolue d’embaucher des américains pour chaque visa immigrant, sans exception.” Lors d’un débat au mois de mars, il admit utiliser lui-même le programme H-1B dans ses entreprises, en déclarant qu’il ne « devrait pas en avoir le droit, car c’est très, très mauvais pour les travailleurs ». Toutefois, ses déclarations changeantes s’avèrent difficiles à analyser [25] et les réalités d’une campagne diffèrent de celle de l’exercice du pouvoir. Toujours est-il que d’après l’économiste Rob Atkinson, président du think tank Information Technology and Innovation Foundation et auteur du rapport "Démystifier les 10 arguments contre l’immigration hautement qualifiée" [26], il est probable que sous la nouvelle administration les visas H-1B deviendront “plus restrictifs, limités, et compliqués à obtenir”. [27]

Dans les principaux écosystèmes startups (Bay Area, Boston, New York, San Diego, Austin, Seattle), le vote se serait apparemment dirigé à plus de 60% en faveur d’Hillary Clinton. [28] Dans la Silicon Valley, terre d’innovation et d’entreprenariat, friande de talents hautement qualifiés venant du monde entier et dont le H-1B est un grand vivier de talents, l’inquiétude monte. La philosophie de la « vallée » est basée sur le principe de récompenser les individus pour leur travail, talent et ingéniosité sans distinction d’origines ethniques ou sociales. Certains leaders de cet écosystème se sont déjà fortement opposés aux opinions de Trump, du fondateur de Facebook Mark Zuckerberg avançant que chaque emploi sous visa H1-B contribue à créer 2 à 3 emplois en retour [29] et qu’ « au lieu de construire des murs, nous pourrions aider les gens à construire des ponts » [30], au CEO de Google Sundar Pichai apportant son support à la communauté musulmane [31] quelques jours après le communiqué de Trump fin 2015 réclamant l’arrêt total et complet de l’entrée des musulmans aux États-Unis. [32] Même type de réactions sur la côte Est : Bill Aulet, directeur du Martin Trust Center for MIT Entrepreneurship, explique que Boston est un aimant pour les talents hi-tech du monde entier, et que « l’innovation et l’entreprenariat à Boston vont être affectés ». Il est également inquiet pour ses collaborateurs en visa E-2 : "Leurs entreprises commencent à montrer des progrès, et on va leur dire qu’ils ne peuvent pas rester ici, c’est insensé. Ces entreprises sont devenues la colonne vertébrale de notre économie et nous voulons les garder ici à Boston." [33]

Au sein de la communauté scientifique, et « même si la science n’a eu qu’un rôle de figuration dans cette campagne, nombreux sont les chercheurs qui ont fait part de leur inquiétude et de leur incrédulité. Certains chercheurs envisagent déjà de quitter le pays » écrit le magazine Nature [34], qui citait par ailleurs en avril le témoignage d’un scientifique musulman établi aux États-Unis qui hésitait à recruter des étudiants en science et ingénierie de sa confession. [35] "De nombreux leaders académiques redoutent que le nouveau président effraie les étudiants étrangers", remarque quant à lui le magazine Inside Higher Ed. [36]

Chez les investisseurs, le doute plane également, ce qui engendre une certaine prudence : “L’incertitude complique la prise de risque. Or évidemment, le monde des startups est un monde de risques. C’est un jour compliqué pour être entrepreneur aux Etats-Unis " d’après Eric Paley, investisseur chez Founder Collective à Cambridge. [37] Comment les entrepreneurs étrangers vont-ils pouvoir lever des fonds ? Qui va investir dans une entreprise si son fondateur n’est pas certain d’avoir le droit de rester dans le pays durablement ? Une autre société de capital-risque de Cambridge, Charles River Ventures (CRC), a déclaré que la politique d’immigration de Trump "défiait les valeurs centrales de l’entreprenariat", que “les immigrants sont un moteur incroyable de l’innovation dans ce pays”, et que "les créateurs d’entreprises musulmans présents dans leur portfolio sont inquiets pour le futur". CRC prévoit donc d’agir en finançant elle-même des visas pour des entrepreneurs étrangers, et a même déjà créé en ce sens un programme couvrant certains frais, support et hébergement. [38]

En clair, l’élection du nouveau président Donald Trump laisse plâner l’incertitude. Les talents, comme les capitaux, ont tendance à aller là où ils sont les mieux traités. Citons en conclusion le Prix Nobel de Chimie 2016 récompensé pour son travail sur les machines moléculaire, Sir Fraser Stoddart, né en Ecosse et naturalisé américain : “Les Etats-Unis sont ce qu’ils sont aujourd’hui en grande partie grâce à des frontières ouvertes. La science est globale. Le leadership de la science américaine restera fort tant que nous n’entrerons pas dans une ère où nous tournerions le dos à l’immigration […] Les Etats-Unis devraient accueillir des personnes du monde entier, Moyen-Orient inclus. [39] Et enfin, rappelons qu’en 1938, période de peurs et de divisions en Europe et aux Etats-Unis, le Président Franklin Roosevelt, figure centrale du XXe siècle et seul président américain à être élu à quatre reprises, avait déclaré comme l’a rappelé Barack Obama l’an dernier : “Souvenez-vous, souvenez-vous toujours, que nous tous, vous et moi particulièrement, sommes des descendants d’immigrants et de révolutionnaires. [40]


Rédacteur :
- Jean-Benoit CARIOU - Attaché adjoint pour la Science et la Technologie, Consulat Général de France à Boston - jean-benoit.cariou@ambascience-usa.org